
Modernisation, sensibilisation et... dissuation
Resserrer l’étau sur un fléau qui fait toujours dix morts par jour, plus de 3800 par an, 12 mille estropiés et coûte 11 milliards de dirhams
Les accidents de la circulation font toujours dix morts par jour au Maroc. Triste record. En 2007, il y a eu 3838 morts soit une augmentation de 2,24% par rapport à 2006 et 89.264 blessés dont 12.406 graves, soit autant d’estropiés à vie.
Au cours des cinq premiers mois de 2008, le nombre des accidents a augmenté de 13,69% par rapport à 2007 et le nombre des morts a enregistré la hausse spectaculaire de 14% par rapport à la même période de 2007 tandis que le nombre des blessés graves a augmenté lui aussi de 10,38% ! Le coût annuel de l’hécatombe se chiffre à 11 milliards de dirhams.
Malgré, pour nuancer, une diminution des morts pour les usagers d’autocars et les piétons, respectivement 17,83 % et 8,23%, il s’agit toujours d’une effarante hémorragie en vies humaines, en majorité des personnes jeunes parmi les plus actives, âgées entre 15 et 45 ans et des fonds gaspillés qui pourraient être employés ailleurs pour le développement économique et social.
Il s’agit là de quelques données fournies lors du lancement de l’opération de communications relative aux accidents de la circulation qui a fait l’objet d’une rencontre avec le ministre de l’Equipement et du Transport, M. Karim Ghallab, avant-hier mercredi.
L’occasion de présenter le « plan stratégique intégré d’urgence 2008-2010 » (PSIU II) dont l’objectif est « l’instauration d’une tendance continue à la baisse des nombres annuels des tués et des blessés dans les accidents corporels de la circulation routière ». Il fait suite au PSIU I enclenché pour la période 2004-2006. C’était l’occasion aussi de présenter le plan national de contrôle.
Au programme de cette rencontre, des films de sensibilisation avec une nouvelle démarche, la présentation des nouveaux radars de contrôle de la vitesse de véhicules, au total 180, qui officieront dans les villes et sur les routes interurbaines avec une portée jusqu’à 1.500 mètres et entrent dans le cadre de la "mise à niveau du plan national de contrôle". En troisième lieu, la remise à leurs propriétaires d’une cinquantaines de véhicules poids lourds neufs entrants dans le cadre du programme de renouvellement du parc de transport routier de marchandises pour autrui, programme appuyé par l’Etat sous mention de « prime de renouvellement du parc de transport routier », enclenché pour la période du 1er janvier 2008 jusqu’au 31 décembre 2010 avec une enveloppe budgétaire de 510 millions de dirhams.
La prime de renouvellement en fonction du poids du véhicule peut aller de 35 mille à 130 mille dirhams et jusqu’à 260 mille dirhams pour camions avec remorque. Une visite du site de démolition des véhicules vétustes, à Tit Mellil, devait être effectuée dans l’après-midi. Par ailleurs on a pu observer un sit-in avec banderole d’un certain syndicat organisé devant la porte du complexe Mégarama, pour « protester contre le programme de renouvellement du parc de transport routier ».
« Les Cagoules »
Cette rencontre avait une particularité étant organisée dans une salle du complexe cinématographique Mégarama à la Corniche de Casablanca.
Le choix du lieu s’explique par la projection de films de sensibilisation dont le principal, « Les Cagoules », est un film de quelques minutes « inspiré de faits réels » où, pour la première fois, on montre des images choquantes d’accidents de la circulation mis en scène avec mort d’hommes et d’enfants fauchés de plein fouet par des chauffards sur le passage piéton et le trottoir.
Il s’agit d’une sorte de reconstitution d’une tragédie qui coupe le souffle. On a opté pour ce genre de démarche afin d’aller à l’encontre d’une certaine « somnolence » sur le sujet des accidents de la circulation, devait indiquer le ministre du Transport. Le film sera diffusé sur les chaînes de télévision nationales à partir du 16 juillet. Il aura coûté trois millions de Dh.
D’autres films-spots furent projetés, faisant partie de la stratégie de sensibilisation télévisuelle avec notamment le témoignage d’enfants accidentés portant séquelles des accidents, comme ce film réalisé en collaboration avec l’association marocaine de chirurgie pédiatrique à l’hôpital d’enfants de Rabat qui reçoit chaque année 150 enfants blessés graves de la chaussée qui garderont à vie des séquelles corporelles et des traumatismes psychologiques.
Des témoignages vivants et en direct ont été de la partie comme celui Khanssae jeune adolescente qui avait perdu ses deux jambes dans un grave accident à cause d’un chauffard qui l’avait fauché en montant sur le trottoir de la trémie rond-point Rotonde à Casablanca (Bds Hassan II, Abdelmoumen et Zerektouni).
Témoignage fort et émouvant du fait du courage et de l’extraordinaire désir de témoigner, de la prise de conscience de s’impliquer pour contribuer à sauver des vies. Autre innovation, le témoignage du chauffeur de car Abderrahman Biladi qui a passé 60 ans sur les routes du Maroc et de l’Europe, 8 millions de kilomètres selon ses dires sans jamais avoir eu d’accident ni commis aucune infraction relative au code de la route.
Un modèle de conduite, un exemple à suivre et qui a fait l’objet d’un hommage avec décoration d’un Wissam de l’ordre du mérite de chevalier. Il avait contacté le ministère du Transport et a trouvé oreille attentive pour reconnaître ses qualités exceptionnelles.
Les images choquantes qui cherchent à dire ce qui se passe dans la réalité restent, qu’on le veuille ou non, en deçà de la tragédie de l’hécatombe annuelle des accidents de la route au Maroc. Le ministère a décidé d’y recourir dans le cadre d’une stratégie globale permanente car il y a une recrudescence des accidents de la circulation.
En témoigne l’augmentation des accidents de 13,69% comme déjà signalé plus haut durant les cinq premiers mois de 2008 par rapport à la même période en 2007, tandis que le nombre de morts a augmenté de 14% « ce qui constitue une sonnette d’alarme ».
D’autre part, le nombre de tués en 2007 a augmenté de 2,24% par rapport à 2006 soit 3.838 morts. Toutefois, cela reste inférieur au triste palmarès de 2003, année de référence pour la stratégie, et ce malgré l’augmentation du parc automobile.
Il y a donc certes un recul mais maigre et lent. Les accidents endeuillent plus de trois mille familles chaque année, participant à hauteur de 10% de la mortalité dans le pays.
D’autre part, d’un point de vue purement économique et de développement social, les accidents de la circulation constituent une perte annuelle de 11 milliards de dirhams, soit la moitié du coût de construction d’un port comme celui de Tanger appelé à générer 140 mille emplois. Pour mille kilomètres de d’autoroutes, le coût c’est juste celui de trois ans d’accidents de la circulation.
On en est encore au plaidoyer peut-être mais il semble qu’on ne puisse pas s’empêcher d’y revenir tant le drame est grand et inacceptable.
D’où une stratégie de lutte contre les accidents qui est une sorte de campagne permanente avec une feuille de route qui se décline en coordination et complémentarité entre les secteurs intervenant dans le domaine, contrôle et sanction, état des routes, concentration du contrôle sur les points noirs, une expérience qui a donné ses fruits dans certaines agglomération urbaines comme Casa et Fès, contrôle techniques des véhicule, signalisation, renouvellement du parc avec envoi des vieux tacots à la casse, formation continue des chauffeurs etc.
Selon le ministre, trois axes essentiels sont à prendre en compte. D’abord le cadre organisationnel et juridique avec le projet du code de la route qui doit apporter du nouveau pour compléter, renforcer tout ce qui a été fait. Ensuite il y a l’application des lois de sanction et de contrôle. Dans ce cadre, l’emploi de radars introduira plus de transparence pour contrecarrer les velléités de corruption et passes droit.
Troisième point, c’est la communication et la sensibilisation avec la poursuite des actions comme « Assdikaa al moroure » qui en est à sa cinquième édition, « opération colonie de vacances 2008 » avec « création et animation d’espace d’éducation routière » au bénéfice des enfants du 2 juillet au 3 septembre dans 16 centres d’estivages.
Nouveau code pour la mise à niveau
La création des commissions a garanti la continuité du programme de la stratégie de lutte. La restructuration du permis a ramené le taux de réussite de 95% à 70%. Le contrôle technique a connu des avancées considérables. Mais il y a des points de faiblesse comme la loi actuelle de la circulation qui est dépassée, a indiqué le ministre du Transport précisant qu’actuellement le code est toujours discuté au parlement.
Il a ajouté qu’il ne s’agit pas simplement de se contenter d’appliquer la loi actuelle, car il faut que la loi change pour qu’on puisse appliquer légalement aussi bien les radars fixes que le test d’alcool pour les conducteurs en état d’ivresse. « Il n’y a pas de loi à ce jour qui oblige le conducteur à se laisser tester pour l’alcool ».
De plus, l’actuelle loi n’indique pas la compétence, la santé, la durée de conduite pour les chauffeurs de camions et d’autocars, elle n’interdit pas de conduire des heures pour une durée illimitée, le retrait du permis n’est pas organisé d’une manière claire de sorte que la voie d’accès à l’arbitraire et la corruption est possible.
Le projet de nouveau code prévoit par contre une procédure claire selon ses concepteurs. Il avait provoqué des grèves des professionnels (camions, autocars et taxis) mais un dialogue sérieux a été ouvert et ses résultats ont permis une énième mouture satisfaisant la plupart des intervenants.
Le ministre a indiqué que ce que craignaient les professionnels ce sont deux choses : les peines d’emprisonnement et le montant des amendes. Concernant la première crainte, « nous allons nous limiter à maintenir les peines qui existent déjà dans l’ancien code » a-t-il rassuré.
Quant au montant des amendes, le projet de nouveau code en proposait initialement trois : 800 DH, 1500 DH et 3000 DH. Ces montants ont été revus à la baisse après le dialogue avec les professionnels pour être ramenés respectivement à 400 DH, 600 DH et 900 DH.
« Il ne faut pas lier le montant de l’amende au pouvoir d’achat car l’objectif est que le conducteur ne commette pas d’infraction et donc ne soit pas amené à payer l’amende », a indiqué le ministre en précisant que la grande majorité des syndicats sont d’accord pour la dernière mouture du nouveau code de la route.
L'opinion